Comment voyager dans l'espace sans être astronaute ?

Leslie Akindou , #Life

Leslie Leslie

A défaut de parler technique, on peut toujours parler culture graphique ! Car apprécier l’art et la culture, c’est vraiment à la portée de tout le monde. Et pour rester dans les Alpes, je vous propose d’aller à la rencontre d’une porte menant droit vers l’hyper espace.

J’entretiens habituellement des rapports assez ténus avec les œuvres plastiques. En effet, bien que je ne manque pas de curiosité, je fréquente les musées de manière épisodiques. Ceci s’explique par la densité artistique qui y règne. Lieu d’une richesse unique, le musée de Grenoble cumule des centaines d’œuvres d’arts de plusieurs époques et de nationalités diverses.

Chaque œuvre s’inscrit dans un courant qui lui est propre, possédant ses codes, son histoire, ses techniques… Je ne perçois donc pas uniquement une œuvre comme une représentation esthétique, mais aussi comme une encyclopédie où sont distillés de multiples indices révélateurs d’une époque, d’un courant ou d’un contexte. Le regard posé sur ces œuvres n’est donc pas simplement contemplateur mais aussi réflexif, et je considère chaque œuvre picturale comme une sorte de « roman ».

Si la richesse de cette « sensibilité savante » m’est chère, celle-ci épuise le regard. Il est fort compliqué pour un regard immature de s’attarder avec la même force sur toutes les œuvres d’un musée. Alors que mon regard fatigué glissait sur les murs du musée de Grenoble, l’œuvre de Pierre Soulages est donc arrivé à point nommé.

L’œuvre exposée est un quadriptyque nommé « Peinture, 222×628 cm », avril 1985.

photo_article_mezcalito

Cette peinture dont l’unique couleur est le noir absorbe le regard comme le pigment noir absorbe la lumière. L’œuvre de Pierre Soulages est tout d’abord ce que j’ai appelé une « aire de repos », ou le regard s’accroche et se perd, s’émancipant d’une relation cognitive qui devint finalement oppressante au fil des tableaux observés. Mon statut face à ce tableau devint soudainement strictement passif, mon regard observateur devint contemplateur, tantôt absorbé, tantôt repoussé par les contrastes mats et brillants dont ce tableau joue au creux de ses milles reliefs.

La sensation de fascination et de sérénité que j’ai pu ressentir à cet instant fut assez fidèlement retranscrite dans une critique du Monde daté du 16 octobre 2009 : « Soulages est libéré de l’abstraction, de l’expressionnisme et des écoles de Paris ou de New York des années 1950 : il va de l’avant, crée des tableaux où le regard se perd. Des monuments intemporels livrés en pâture à l’œil. Et des mondes à ruminer ».

Ce que Pierre Soulages qualifie d’ «Outre noir » opère sur la toile d’une manière très singulière. En effet, le pigment noir n’absorbe pas uniquement la lumière, comme j’aurai pu m’y attendre. Il la rejette par endroits, grâce au contraste d’une peinture parfois mate, et parfois brillante.

A environ trois mètres de la toile, celle-ci agît comme un « miroir de lumière », où la lumière blanche accroche la brillance de la peinture, contrastant profondément avec le mat d’une obscurité profonde. Le parquet du sol du musée est lui aussi reflété par la brillance du tableau, 5 faisant apparaître des reflets dorés en certains endroits au bas du tableau.

photo_article_mezcalito

Au gré des lumières que reflète la toile, l’œuvre de Pierre Soulages se métamorphose, comme une œuvre éphémère dont les nuances et les contrastes changent selon la lumière ambiante. Ainsi, l’œuvre d’apparence dépouillée de Pierre Soulages m’a d’autant plus subjuguée qu’elle se révèle être d’une étonnante complexité, lorsque l’on observe le travail conjugué de la couleur, de la matière et de la lumière au sein d’une seule et même toile.

Pourtant, de nombreux critiques demeurent profondément sceptiques quant à la démarche supposément artistique de Pierre Soulages. Parmi eux, Yasmina Reza raille dans sa pièce de théâtre « Art » le concept de « l’outre noir » de Pierre Soulages en parodiant celui-ci avec « l’outre blanc ».

Que l’on soit convaincu ou sceptique, il semblerait qu’à l’image de la lumière qui est absorbée par endroits et rejetée par d’autres sur les toiles de Pierre Soulages, le regard du visiteur peut être d’une même manière fasciné ou méprisant.

Devant la toile, le contraste des impressions continue d’opérer.

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn